Anna Creti, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine nous apporte son éclairage sur la pertinence d’une interconnexion franco italienne dans l’établissement d’un Smart Grid européen. L’occasion d’évoquer également les « Best practices » que pourraient apporter l’Italie à la France dans la mise en place des Smart Grids.

L’interconnexion des réseaux électriques est un grand enjeu à l’échelle européenne. Pensez-vous qu’une approche bilatérale, privilégiant une coopération entre deux pays voisins comme la France et l’Italie, soit une bonne solution pour y parvenir ?

Une approche bilatérale suppose de sélectionner avec soin les pays que l’on cherche à coupler. Dans le cas de la France et de l’Italie, des différences au niveau du mix technologique adopté, de la gestion du parc électrique et du processus de formation des prix remettent en cause la légitimité d’une interconnexion physique entre les deux pays.

Est-ce néanmoins légitime de poser la question ?

Oui, car les systèmes électriques des deux pays sont très interconnectés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Un lien physique, constitué d’un câble à très haut voltage, unit la France et l’Italie via les Alpes. Historiquement, l’Italie a toujours importé de l’électricité en provenance de France.

De plus, la France et l’Italie sont deux pays qui sont habitués à se coordonner. Le câble physique qui les relie a été construit à l’époque du monopole naturel d’ENEL et d’EDF, et se trouve aujourd’hui régi par un contrat liant les deux sociétés. Il s’agit donc d’une best practice historique, qui n’a pas émergé sous l’impulsion des nouveaux usages de l’électricité.

Au delà de cette connexion historique, je dirais qu’une collaboration entre les deux pays serait d’avantage pertinente en termes de retours d’expérience, car leurs systèmes sont complémentaires. On a tout intérêt à comprendre ce qui marche bien, et les raisons de ces succès, non pas sous l’angle de l’importation d’électricité, mais en termes de management de la demande et de la technologie.

Pouvez vous nous donner des exemples de best practices italiennes dont pourraient s’inspirer la France ?

Les énormes investissements de TERNA dans les interconnexions infra-zone en Italie sont un exemple assez parlant de best practice. Cet installateur de réseaux a bénéficié d’un régime régulatoire avantageux de la part du gouvernement, car le pays souffrait d’un problème de congestion. Grâce à ces investissements, TERNA a ainsi pu acquérir une grande expertise technologique et une vitesse dans le développement des lignes, qui l’ont placés en position de leader européen du secteur, de par une position financière forte.

La régulation constitue un autre exemple de best pratice. Prenons l’Autorité de l’Énergie italienne : c’est l’une des plus actives en Europe. Elle a ainsi instauré des mécanismes qui permettent à des industries d’effectuer un investissement en fonds propres, mais aussi d’obtenir un taux de rendement régulé et un amortissement sur une période relativement courte. Ces mesures incitatives concernent des industries directement impactées par le phénomène Smart Grids, telles que la distribution ou les transports. Elles visent à contrôler la réalisation des investissements, en mettant en place des pénalités en cas de retard ou de dysfonctionnement. C’est une contractualisation particulière établie entre le régulateur et l’exploitant, afin de s’assurer à court terme de la rentabilité de l’investissement pour l’entreprise, et des bénéfices apportés au consommateur.

L’Italie est pionnière dans le domaine du smart metering, grâce à l’installation de compteurs intelligents il y a de cela dix ans. Avec le recul, considérez-vous que cette avance stratégique a constitué un avantage pour l’Italie.

La course à l’innovation pose toujours la question du timing d’introduction d’une nouvelle technologie, et des risques associés. Les smart meters italiens ne sont pas de la dernière génération, car ils ont été mis en place par ENEL au temps où la société se trouvait encore en situation de monopole. Cependant, ce facteur n’impacte pas leur performance du point de vue de l’usage du consommateur moyen. Du point de vue des distributeurs et des gestionnaires de réseaux, les gains sont encore assez faibles, dans la mesure où tous les consommateurs n’utilisent pas encore de façon efficace ces instruments, en choisissant des tarifs en temps réel ou semi-réels.

Toutefois, les avantages de ce déploiement sont aujourd’hui encore observables. Il contribue notamment à résoudre un problème de gestion électrique, dû au différentiel de demande entre le Nord et le Sud du pays. Les smart meters ont d’abord permis une meilleure traçabilité de la demande, ce qui s’avère être un avantage dans la gestion en temps réel de la courbe de charge. Ceci, à son tour, permet une utilisation plus efficace de la capacité de transport du réseau électrique.

D’autres usages se dégagent également. Ainsi, il existe d’autres entreprises italiennes qui utilisent les smart meters mis en place par ENEL il y a de cela vingt ans, afin d’optimiser les réseaux de chaleur de villes telles que Turin.

Et le consommateur dans tout ça ?

Les consommateurs italiens sont très peu sensibles à la gestion fine et détaillée de leurs factures d’électricité, bien qu’ils payent davantage que les français.

Pour les consommateurs, le gain sur leur facture, de l’ordre de 3% à 10%, est encore trop faible pour modifier leurs comportements, et les inciter à lisser leur consommation. C’est un retour d’expérience utile pour la mise en place des compteurs Linky en France.