Entretien avec Didier Julienne.

L’Europe consomme 20% de la demande mondiale en métaux, n’en produit que 5% mais est quasiment 100% dépendante de l’étranger pour les métaux critiques. Or ses besoins en métaux critiques ne cessent de croître, accentuant les prix des cours à la hausse. Les restrictions d’exportations régulièrement imposées par la Chine – premier producteur mondial de terres rares – font ainsi planer le risque d’une pénurie durable pour les pays incapables de produire eux-mêmes les minerais des technologies de demain.
Didier Julienne, stratège des ressources naturelles, nous éclaire sur le potentiel minier français et le rôle des métaux critiques dans la transition énergétique.

 

Pourquoi devons-nous produire des métaux rares et stratégiques à partir de notre sol ?

Notre exposition et notre dépendance aux marchés étrangers représentent une menace à long terme pour notre souveraineté et notre autonomie industrielle. Les États exclusivement exportateurs de minerais deviennent à leur tour transformateurs puis consommateurs. La production de minerai disponible pour chaque marché national s’amenuise et favorise une tension de longue durée sur les prix du marché.

Or nous devons et pouvons prendre en main l’exploitation de mines sur notre propre territoire. D’abord pour sécuriser nos approvisionnements mais surtout pour exploiter les mines plus proprement. Nous avons une responsabilité éthique sur l’impact écologique des minerais qui composent nos appareils électroniques.

Cet impact diminuerait drastiquement si certains minerais étaient extraits en France.
Consommer écologiquement, c’est d’abord produire écologiquement, et il est judicieux de produire en France.

Le potentiel minier français est encore méconnu et peu exploité, à quoi cela tient-il ?

Le sous-sol français est largement inconnu sous les cent mètres de profondeur. Pourtant quelques bons gisements existent et ont été identifiés. Cependant, l’industrie minière reste largement méconnue. Dans l’inconscient collectif et dans certains débats actuels, Germinal est toujours d’actualité alors que son sujet n’est plus à l’ordre du jour. Les industriels n’exploitent plus le minerai comme il y a cinquante ans.

Depuis la fermeture de la dernière grande mine française, l’industrie minière s’est considérablement modernisée. La méconnaissance du sous-sol et des évolutions technologiques conduit à une insuffisance de l’investissement et de l’intérêt industriel pour les mines.

Peu d’investisseurs et de politiques sont au faîte du véritable potentiel minier français. Certains responsables politiques ont cependant compris l’intérêt d’une dynamique et d’une indépendance nationale dans ce domaine. Les régions françaises acceptent ainsi davantage la perspective du développement d’une véritable filière industrielle minière sur leur territoire. L’action de l’État reste néanmoins fondamentale dans l’exploration et l’exploitation des gisements de minerais critiques et stratégiques.

Aucune mine n’est 100% propre : développer les mines n’est-ce pas contredire la transition énergétique ?

Les métaux rares sont essentiels à la transition énergétique. Leurs propriétés permettent d’accroître la performance et l’efficience énergétique des éoliennes, panneaux solaires et batteries. Pourtant l’impact de la transition énergétique sur l’augmentation de la consommation de métaux n’a pas été pleinement mesuré. Dispose t-on de suffisamment de métaux pour réaliser la transition énergétique ? Combien de nouvelles mines devrions-nous mettre en production afin de soutenir les objectifs de la transition énergétique ? Nul ne peut répondre sans incertitude à ces interrogations.

Pourtant, tout les pays souhaitent effectuer leur transition énergétique au même moment. Certains États ont d’ores et déjà annoncé leur intention d’arrêter la production d’énergie produite depuis une centrale nucléaire ou à charbon.

En l’absence d’une programmation précise de nos besoins en métaux, la transition énergétique risque de n’être que le passage d’une dépendance à une autre, celle des hydrocarbures aux minerais. Les premières estimations révèlent que le ratio matière première utilisée par kilowatt produit est plus élevé dans les énergies renouvelables que dans les énergies carbonées. Autrement dit, les énergies renouvelables sont davantage consommatrices de métaux rares que les énergies fossiles et nucléaires.

Saul Daupin
Chargé de mission Global Links