Patrice Geoffron, Directeur du Centre de Géopolitique de l’Énergie et des Matières Premières à l’Université Paris Dauphine, nous éclaire sur les opportunités offertes par une meilleure coopération franco-italienne dans la construction d’un Super Grid européen, et sur le retour d’expérience italien en matière de compteurs intelligents.

Quels sont les principaux enjeux de la construction d’un Super Grid européen et du développement des Smart Grids en Europe?

Pour l’Union Européenne, il s’agit d’abord d’atteindre ses objectifs définis en 2008 dans le « Paquet climat-énergie » (20 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre, 20 % d’économie d’énergie et 20 % d’énergie renouvelable dans la consommation totale d’énergie, d’ici 2020, ndlr) et ceux qui se dessinent pour 2030 (-40 % d’émissions) dans un contexte de crise économique qui laissera des traces durables. Dans ce cadre, nous devons parvenir en Europe à garder un très haut niveau de qualité de service, en insérant des technologies (éolien, photovoltaïque en premier lieu), ainsi que des nouveaux usages (véhicule électrique), tout en contenant les coûts imputés aux entreprises et aux ménages. Cela passe par une capacité d’intégration via les réseaux à la fois de transport (avec un renforcement des interconnexions entre voisins, voire le développement d’un Super Grid) et de distribution (c’est la question des Smart Grids et de leur intégration dans des Smart Cities).

L’émergence d’un Super Grid européen passera-t-elle par une supervision des hautes autorités de l’UE, ou par une meilleure coopération entre pays voisins ?

L’Union Européenne est une zone pionnière en termes de transition énergétique la fin de la dernière décennie. Cependant, elle se trouve confrontée au risque majeur de ne pas parvenir à refonder, en regagnant en compétitivité, un modèle de croissance économique basé sur cette transition. En effet, depuis le Traité de Rome, le principe d’autonomie de la décision prévaut dans la programmation des investissements ; ce qui aboutit à 28 transitions locales pas ou peu coordonnées. Le risque est, pour les Européens, de ne pas tirer avantage d’avoir été les first movers et d’être ultérieurement dépassés par la Chine (tirant le bénéfice de son grand marché intérieur) ou les États-Unis (faisant levier sur leur capacité de R&D) dans la création de la valeur ajoutée et les emplois issu de la transition énergétique.

Je crois peu à la possibilité d’une réforme européenne, mais nous devrions pouvoir mobiliser un dialogue plus dense entre voisins, à la fois pour accélérer les investissements d’interconnexion (la ligne franco-espagnole a nécessité un temps excessif de négociations), mais également pour discuter de la bonne adéquation des investissements en production ou faire du partage d’expériences (dans l’agencement des réseaux locaux, le développement de territoires à énergie positive,…).

Dans cette optique, quels seraient les avantages d’une coopération franco-italienne dans l’émergence d’un Super Grid européen ?

Tout d’abord, il me paraît indispensable que chaque État-membre discute bilatéralement avec chacun de ses voisins. Dans le cas de l’Italie, la présence d’ENEL et d’ERDF GRID4EU constitue un atout et, pour la France, il y a une évidence à apprendre de l’expérience italienne en matière de photovoltaïque (à la fois dans son déploiement et dans la gestion des conséquences sur les réseaux locaux). Par ailleurs, la France ne doit pas perdre de vue que l’Italie a gardé une base industrielle solide (et plus dense que de ce côté-ci des Alpes) et a par ailleurs une tradition d’organisation économique décentralisée. Ces deux caractéristiques sont des atouts importants au moment de s’engager dans une transition énergétique.

Quels sont, selon vous, les enjeux du déploiement des compteurs intelligents en France en 2015 ?

L’introduction de compteurs intelligents en France est une opération à la fois importante et délicate. La tradition française est d’offrir des tarifs régulés et plutôt stables sur le long terme. L’introduction de ces compteurs conduira progressivement à des politiques tarifaires plus riches qu’à l’heure actuelle. Cette transition entre un monde de « tarifs » vers, éventuellement, un monde de « prix dynamiques », ainsi que la construction d’offres basées sur la gestion de Big Data constituera une révolution culturelle qui prendra du temps. Mais, couplée à la volonté publique de promouvoir des territoires locaux dynamiques (notamment ceux qui ont l’ambition d’être à énergie positive), cette introduction du Smart Metering concourra à l’émergence de modèles innovants durant la prochaine décennie.

Comment l’Italie, pays leader dans le déploiement des compteurs intelligents, peut-elle inspirer la France ?

Les Italiens bénéficient de retours d’expériences intéressants pour la France dans les domaines du smart metering. Ils ont en effet déployé des compteurs « évolués » dès 2001. Les fonctionnalités de ces premiers compteurs étaient certes plus limitées, mais le retour d’expérience sur la capacité d’adaptation des consommateurs à une diversification des offres horo-tarifaires, l’amélioration du repérage des ménages en situation de précarité, ou bien encore la gestion des informations privées constituent autant de domaines dans lesquels l’expérience italienne mérite attention.

 

Source Photographie: L’Humanité.fr